S(hakuh)achi Ko(nzert)

2016

S(hakuh)achi Ko(nzert)

pour Shakuhachi et orchestre

 

L'œuvre résulte d'une commande du Festival Ars Musica. Elle fut composée à l'intention de l'interprète japonais de shakuhachi (flûte traditionnelle japonaise) Reison KURODA qui en assuma la création mondiale les 17 et 18 novembre 2016, dans le cadre du Festival Ars Musica, aux côtés de l'Orchestre Philharmonique Royal de Liège placé sous la direction de David Reiland.

L'œuvre est dédiée au soliste Reison Kuroda ainsi qu'à Sachiko Nomura.

 

A Propos du S(hakuh)achi Ko(nzert)

RENCONTRE AVEC CLAUDE LEDOUX

Comment le Japon, au cœur du Festival Ars Musica 2016, est-il devenu pour vous une source d’inspiration ?

C’est un pays qui me fascine depuis très longtemps. Adolescent, je m'exerçais à dessiner des musiciennes japonaises (dont la beauté imaginée me fascinait déjà). Grâce à un responsable de la Médiathèque attentionné, j’ai été initié à la fois à la musique contemporaine (Varèse, Nono, etc.) et aux musiques non-européennes. J’ai ainsi découvert le gagaku (un ensemble de musiciens traditionnels de la cour impériale) et d'autres instruments du Japon : le shamisen (le luth japonais) ou le koto (la cithare japonaise). Plus tard, en 1983, le Festival de Wallonie, qui avait choisit comme thème « Orient-Occident », me fit la commande de la pièce Chant. Une occasion rêvée pour moi de mettre en relation les pensées orientale et occidentale. À l’époque, je gravitais dans le giron d’Henri Pousseur qui revenait du Japon. Il m’avait prêté un livre de transcriptions de musiques traditionnelles japonaises dont je me suis servi pour écrire ma pièce. Plus tard, dès 1992, j’ai entrepris plusieurs voyages en Inde et en Extrême-Orient. Mais les liens avec le Japon se sont surtout renforcés lors de ma rencontre, en 2001, avec celle qui allait devenir mon épouse, la pianiste Nao Momitani. Depuis, je ne compte plus les voyages dans ce pays. J’aime découvrir sa culture de l’intérieur, tenter de vivre et penser comme un Japonais, pénétrer au cœur de la musique et des nombreuses formes de théâtre japonais.

Votre nouvelle œuvre est écrite pour le shakuhachi. Quel est la particularité de cet instrument ?

Le shakuhachi, est une flûte japonaise traditionnelle à quatre trous, issue des traditions bouddhistes. Imprégnée par cette spiritualité, la littérature pour l’instrument est composée d’œuvres plutôt lentes et méditatives. Le jeu sur le souffle y est très important. Dans le bouddhisme, le souffle incarne la force de la nature et de l'être, il devient un élément fondateur du timbre de l’instrument. Certaines pièces pour shakuhachi sont d’ailleurs davantage des variations sur le souffle que des jeux sur la hauteur. Cet instrument me fascine par la variété incroyable d’attaques et de distorsions de timbre qu’il permet. Cette variété est passionnante pour un compositeur de musique contemporaine occidentale. Il est aussi intéressant de voir que des procédés d’écriture traditionnels non européens peuvent rejoindre les préoccupations d’un compositeur occidental du XXIe siècle. Il va de soi que ces procédés sont présents dans ma création.

Lorsque vous composez pour un instrument traditionnel, ce n’est jamais à la façon d’un folkloriste, vous ne faites jamais d’exotisme musical. Comment allez-vous faire sonner le shakuhachi?

J’ai précisément tenté de sortir des conventions d’écriture de l’instrument, de l’esprit trop méditatif, de la langueur, des inflexions micro-tonales typiques et des glissandi d’usage. Cela ne veut pas dire que ces éléments seront absents, mais Je souhaitais lui donner une richesse de timbres aussi inspirée par les sonorités que l’on retrouve dans le Japon contemporain, un pays extrêmement dynamique sur le plan de la modernité musicale grâce par exemple à la « noise » (sorte de rock bruitiste) ou à la musique synthétique des jeux vidéo. En mettant en valeur ce monde de traverses sonores du XXIe siècle, je rejoins une des préoccupations majeures de mon travail de compositeur : créer des passerelles entre les cultures, que ce soit des passerelles géographiques ou temporelles. La partie de shakuhachi fera également références au beat des musiques indiennes, aux battements rythmiques des ragas. C’est une façon pour moi de contrer le statisme des musiques bouddhistes. Enfin, le son de l’instrument est complété par la voix de l’instrumentiste, Reison Kuroda, qui fera un usage important de phonèmes au caractère percussif afin de donner une série d’impulsions nouvelles au discours musical de l’œuvre.

Comment avez-vous connu Reison Kuroda ?

En 2014, j’ai eu une commande de l’ensemble Muromachi de Tokyo. Celui-ci intègre instruments traditionnels japonais et instruments baroques européens. Reison Kuroda faisait partie de la création de mon Eurydice effacée. Sa personnalité m’a immédiatement fasciné, une amitié est née et il m’a demandé si je pouvais lui écrire quelque chose. J’ai profité de la commande d’Ars Musica pour intégrer le shakuhachi à mon œuvre. Reison est très heureux de jouer cette musique qui sort pour lui des sentiers battus. Il m'a même déclaré : « C’est incroyable comme cette musique groove. Je n'ai jamais fait cela avec mon instrument. Tellement chouette !!! ».

Quelles sont les particularités du S(hakuh)achi Ko(nzert) ?

C’est une œuvre de 18 à 20 minutes. Son titre illustre la forme même de la pièce, en deux mouvements. Les consonnes et les voyelles de ses mots sont littéralement transposées dans l'action musicale, "stretchées" (dilatées) pour correspondre aux 20 minutes de la pièce. C’est une idée que j’emprunte à Stéphane Mallarmé qui considérait que chaque phonème a une vie et une expression propres. On n’a pas besoin de comprendre le mot, il suffit d’écouter le son qu’il produit pour en connaître le sens. À titre d’exemple, il y a dans ma pièce des moments plus sonores, percussifs, des moments d’impacts qui répondent aux consonnes contenues dans les deux mots du titre. Le début est ainsi particulièrement chaotique car lié au sifflement du « s » initial contenu dans le mot « Shakuhachi ». À l’inverse, les voyelles correspondent à des moments plus tendres et expressifs.

La pièce contient-elle une dimension philosophique ?

Absolument. J’ai tenté d’y réunir à la fois la pensée orientale qui est une pensée circulaire, cyclique, basée sur l’éternel retour des choses, et la pensée occidentale, fondée sur une notion du temps linéaire. Ces deux modalités fusionnent dans ma pièce. La pensée orientale se marque par exemple à travers le retour cyclique de certains éléments musicaux qui circulent autour du pivot central que forme la lettre « k » du mot « Shakuhachi », ou encore à travers le retour de moments teneramente (tendrement). La notion de linéarité est évoquée par le passage du mouvement I. inspiré par le mot « Shakuhachi » au mouvement II. issu du mot « Konzert ». En parallèle, il y a l’idée du yin et du yang et des complémentarités qui ne cessent de se nourrir mutuellement. Tout le concerto est basé sur ces jeux d'oppositions complémentaires.

Pourquoi des parenthèses dans le titre ?

C’est en fait une amie de Tokyo qui m’a donné l’idée de ces parenthèses, la musicienne Sachiko Nomura qui partage la dédicace de ce concerto avec Reison Kuroda. J’ai beaucoup discuté avec elle de la notion du déterminisme dans la musique et dans la vie. Cela m'a beaucoup inspiré. Au fil de la conversation sur ce sujet aussi pointu, j’ai constaté soudain que toutes les lettres de son prénom se retrouvaient dans le titre "germanisé" de l'œuvre, et dans le même ordre. En fait, toutes les lettres qui ne sont pas entre parenthèses forment le mot « Sachiko ». C’est venu totalement par hasard ! Je trouve assez incroyable de discuter du déterminisme avec quelqu’un et d’en arriver à isoler son prénom dans un titre défini au préalable, comme par magie !

De quelle manière est pensée la partie orchestrale ?

Le shakuhachi n’est pas un instrument très puissant. Il m’a fallu utiliser un orchestre plus léger avec seulement 34 cordes et un effectif de cuivres et de bois réduit. J’intègre néanmoins la harpe et le célesta et je fais appel à trois percussionnistes qui utiliseront notamment un jeu de… bouteilles.

Combien de temps s’est écoulé entre la commande et l’achèvement de l’œuvre ?

Il m’a fallu 4 ou 5 mois de réflexion pour concevoir toute la structure et les idées musicales de l’œuvre. Et un bon mois pour l’écrire. La majorité de la partition a été composée au Japon, cet été.

Vos dernières pièces orchestrales pour l’OPRL sont le plus souvent des œuvres concertantes. L’acte de création est-il facilité par la présence d’un soliste ?

Sans doute. En fait, j’adore le genre de la musique concertante parce qu’il se veut métaphore parfaite de la relation entre l’individu et la société, voire entre l’individu et le cosmique (à un niveau plus spirituel). Je ne vois pas le soliste comme un héros prométhéen qui lutte contre le reste du monde. Il est plutôt dans une relation de complémentarité avec l’orchestre. Pour rester dans l’esprit du ying et du yang, le soliste peut être parfois orchestre et l’orchestre peut être soliste.

Votre musique se nourrit de rencontres entre l’Orient et l’Occident. Pourquoi de telles synthèses ?

C’est propre à l’esprit du XXIe siècle. En tant qu'enseignant, je remarque que les étudiants pensent aujourd'hui la musique autrement, sans tabous stylistiques. Les jeunes compositeurs ont une formation plus éclectique, des goûts plus variés. YouTube et le web sont devenus d’incroyables outils de formation du goût et d’ouverture au monde. Ma recherche de transversalités découle de ce monde multipolaire. Je suis moi-même imprégné par ces nouvelles modalités de pensée.

Quelle place la notion d’exotisme a-t-elle encore dans un monde globalisé ?

Chez un compositeur européen, l’usage d’éléments musicaux inspirés par l’Orient est toujours perçu comme une forme d’exotisme. Pour un compositeur oriental, en revanche, utiliser des techniques occidentales n’a rien d’exotique ; ces techniques font pleinement partie de son univers contemporain. L’Orient est donc un Orient rêvé pour nous alors que l’Occident est un monde bel et bien réel pour les Asiatiques. Ils l’étudient et se l’approprient comme si il était le leur. La démarche inverse est beaucoup moins vraie. Les pays émergents (Argentine, Brésil, Chine) sont porteurs d’une force immense en phagocytant tout ce qui existe pour créer de nouvelles formes de cultures. Il est évident que l’on sera confronté à des déplacements de centres de gravité au cours de ce siècle.

Propos recueillis par Stéphane Dado (OPRL)

 

 

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Durée
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Effectif
Shakuhachi et orchestre
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